A Jean, grand-père de Jeanne Roulet

Mari de Mado
Agent d’assurance
Pianiste fou de musiques classiques
Jean était musicien. Je suis graphiste. Comment trouver le point de jonction entre ces deux langages, le carrefour entre musique et typographie? Sont restitués ici les refrains quotidiens de Jean, ses questions obsédantes, ses paroles dernières. J’ai isolé au sein des caractères (empattements, ponctuations...) les formes rondes. Sur une autre page, celles-ci deviennent notes de musique, et les lignes d’écriture dessinent une portée. Ce livre-objet contient donc texte et partition, ainsi que la musique qui en découle. Comment témoigner de la musique intérieure de quelqu’un?

Jeanne Roualet

Présentation du projet

Jean était musicien ; Jeanne, sa petite-fille, est graphiste. Comment trouver le point de jonction entre ces deux langages, le carrefour entre musique et typographie, pour rendre compte de la musique intérieure de Jean ?

Le projet Jean explore les réponses possibles : sur scène, piano, chant, projections, jeu tentent de recomposer la figure de Jean. Le spectacle prend la forme d’une enquête, parfois quasi documentaire, qui part sur les traces de ce Jean mélomane.
Sur scène, objets, photos, lettres, musique et paroles sont autant de planètes gravitant autour de ce personnage central que l’on essaye de dire.

Transgenre, trans-générationnel, Jean est un travail de transcription, de transmission et de traduction, pour tenter de rendre sensiblement la musicalité d’une âme.

La genèse : une expérience graphique

Jeanne Roualet a mis au point un processus de transcription graphique des dernières paroles de Jean, celles qu’il lui répétait chaque soir au téléphone, peu avant sa mort.

Pour traduire en musique ces dernières pensées, elle isole au sein des caractères (empattements, ponctuations) les formes rondes. Ainsi, le « Je suis » récurant (« Je suis un jeune homme » ; « Je suis fragile ») se transforme en deux points graphiques qui correspondent à la queue du J, le point du i.

Les lignes d’écriture deviennent des portées musicales, et les points des notes. De ce processus, Jeanne a tiré un livre inédit qui explore le lien entre musique et typographie, la jonction entre ces deux langages : page de gauche, les paroles de Jean ; page de droite leur transcription graphique.

La musique d’une pensée

Jean avait un rêve : comprendre la musique contemporaine et devenir compositeur.
Comment composer une partition inédite qui émane de sa personnalité, et faire ainsi aboutir son rêve ? Edouard Ferlet s’est servi de ces formes rondes isolées par Jeanne Roualet et disposées sur des portées comme d’une partition pré-écrite.

La récurrence de certains mots et donc d’un même intervalle spatial entre deux points, a permis de définir une échelle temporelle singulière. Les expressions « je suis », « j’ai » reviennent souvent, soulignant l’égocentrisme des dernières préoccupations de Jean : leurs répétitions instaurent une mélodie commune à l’ensemble des phrases.
Le compositeur est ensuite libre d’y ajouter des accords, de jouer les lignes graphiques de manière orchestrale ou non, de déterminer la clef qu’il souhaite utiliser, d’ajouter des altérations. Il se sert des points graphiques comme de points d’inspiration, optant parfois pour une transcription exacte où l’intervalle graphique entre deux notes en détermine la durée temporelle.

Le chant des émotions

Sur cette partition, le chant s’improvise en sons inarticulés. Eleonor Agritt a redonné à la voix, une voix chantée sans parole, toute sa place, en improvisant sur la partition d’Edouard Ferlet. Le processus musical qui découle du graphisme des phrases de JEAN, dirige d’emblée la voix chantée dans une couleur et un traitement particulier. Ici, la technique vocale se met au service de phrases musicales qui, plus que des mélodies, sonnent aussi comme des respirations, des interrogations, des points de suspension. Autant d’atermoiements de l’âme humaine. Les intervalles, les fragments mélodiques impliquent un tracé parfait de la voix dans le corps, doublé d’une attention portée à la respiration des personnages. Chaque fragment musical demande une recherche de timbre spécifique, parfois de plusieurs, pour rendre visibles les différentes voix intérieures. Ici, il n’est pas question d’un déroulé vocal classique, mais d’une recherche contemporaine de ce qu’est la voix et des possibilités du parlé au chanté. Si la technique vocale est nécessaire et sollicitée, elle demeure aussi au service de la partition et de l’émotion. Ce sont les différentes voix de l’histoire de Jean qui sont à entendre. Les jeux, les échappées ludiques, rires, chuchotements, variations de rythmes sont des portes vers l’expression multiple des émotions. Quant aux chansons écrites par Fabrice Melquiot, dont Edouard Ferlet a composé la musique, elles s’inscrivent dans une logique plus posée où la parole prend sa place dans la mélodie ; elles restent tendues sur un fil où la voix chantée doit s’épanouir sans oublier celle qui parle, toujours prête à raconter.

Le retour aux mots 

Les mots reprennent leurs places, projetés ou récités. Le texte de Fabrice Melquiot vient tisser une histoire autour de la vie de Jean dont il fait un personnage littéraire et universel. Ce n’est plus seulement les mots de Jean, étiolés, rares, fatigués, mais ceux d’un écrivain qui transcrit dans son style ce qu’il perçoit de cet être.

Jean est une pièce documentaire qui part à la recherche d’un disparu, oscillant entre preuves concrètes de l’existence de Jean et interprétation poétique de ce qu’il fut. Musique, mots, chants, images constituent la figure de l’absent et composent la constellation Jean.

Ateliers pédagogiques

L’équipe anime des ateliers pédagogiques en direction des élèves autour de la transcription graphique d’une parole en musique, du traitement d’un témoignage contemporain en une expression artistique, avec pour thème la transmission d’une génération à une autre, la transcription d’un langage en un autre.  

Le spectacle permet d’aborder  plusieurs thèmes :
-       Le lien entre les générations
-       Les échanges entre des univers musicaux différents, l’écriture et l’improvisation.
-       La reconstruction de la figure d’un absent
-       L’histoire de la famille et l’Histoire avec un grand H (époque de la Seconde Guerre Mondiale pour l’enfance de Jean).

La matière à travailler auprès des enfants est très ouverte, à la fois technique, sensitive et artistique :
-       Travail sur la mémoire d’un grand parent, interview, entretiens.
-       Photographies d’archives de famille en lien avec des photos d’aujourd’hui (portrait, nature morte).
-       Dessins, tableau, objets qui peuvent inspirer une partition musicale.
-       Pour les musiciens : travailler sur le rapport texte-musique, où comment accompagner les mots.
-       Travail d’écriture : portrait d’un grand-parent, ou d’un objet, sous forme de poème libre ou de court texte
-       Travail de théâtre et d’oralité : faire le récit d’un souvenir autour d’un grand-parent.

Extrait du texte inédit de Fabrice Melquiot, JEAN



« Chaque soir, elle lui téléphone. Elle lui raconte sa journée, ce qu’elle sent qu’elle peut lui raconter de sa journée. Elle ne l’a pas vu depuis plus d’un mois. Dans la rue des Semonts, nous marchons l’un et l’autre, côte à côte. Il ne pleut plus. Je suis sûre qu’il va t’aimer ; elle me dit ça et puis elle passe le grand porche de pierre ; c’est là.
Du jardin monte l’odeur de l’humus, et si l’on frôle les murs de la maison, comme un chien qui voudrait entrer, on peut deviner l’odeur des pièces trop longtemps fermées.

Elle me regarde. Elle frappe. Elle me regarde. Elle me sourit. Elle frappe à nouveau. Sur le rebord de la fenêtre, les fourmis font un corset au cadavre d’une mouche.
Quand Jean ouvre la porte, il est tremblant : quelle surprise, quelle bonne surprise. Jean embrasse Noah plusieurs fois. Me tend la main. J’espère ne pas baisser les yeux, mais je baisse les yeux. Bonjour bonjour, entrez
Calendrier des postes punaisé au mur, 21 février ; page du jour arrachée avant qu’il ne finisse.

Jean nous invite à nous asseoir dans le canapé de velours creux. Napperons disposés sur les fauteuils, ses cadeaux de Noël encore dans l’emballage, factures, lettres, cartes de vœux éparpillées, les partitions sur le piano.
Très vite, Jean me  confie l’importance qu’a Noah pour lui,  dans sa  vie blanche, son temps veuf.

- Je n’ai plus qu’elle ; Noah a peint ces toiles : la première est pour moi, la bleue, là, ça, ça c’est à moi. La ballerine sur fond rouge, vous la voyez la ballerine, Noah a peint ce tableau pour ma femme. Quelques jours avant l’hôpital, Noah le lui a offert et ma femme a ri ; dernier rire dans cette maison.

Nous restons moins d’une heure dans le canapé de velours creux, Noah et moi, près du vieil homme. Plusieurs fois, Jean lâche ses larmes. Me montre une photo de celle qui a disparu ; Jean lui en veut et Jean lui pardonne.

- Cinquante-sept ans et demi d’amour ; nous nous étions trouvés. Où est-ce que vous en êtes, jeune homme, Noah et vous ?

Puis il s’assoit au piano, joue une passacaille de Haendel. Pendant trois minutes, Jean a vingt ans. Plus tard, après des silences, d’autres questions, il parle du Trio en sol mineur pour piano violon et violoncelle de Clara Schumann, des Nocturnes de Chopin, des vocations et du passe-temps. Une violoncelliste le visite une fois la semaine ; ils jouent ensemble une petite heure ; ça le maintient en vie, elle aussi peut-être. Un pharmacien les rejoint, violoniste émérite, bouffé par l’arthrose, muet auprès d’eux.

Quand nous partons, Noah et moi, la nuit cache le jeu des architectures, celui des arbres.
- Il t’a apprécié. Je suis contente. Il a l’air fatigué. Est-ce que tu l’as trouvé fatigué ? Il était triste, non ? Est-ce que tu lui as trouvé quelque chose de triste ?
J’embrasse Noah J. Terlow. J’embrasse Noah. Je l’embrasse encore, dans cette rue et n’importe où. Je t’embrasse, Noah J. Terlow. Je t’embrasse. Je ne peux pas m’empêcher de te dire que je t’embrasse encore, je t’embrasserai encore, je présagerai de t’embrasser et te préviendrai, je t’embrasserai et te préviendrai au même instant que je vais t’embrasser. Je prendrai exemple sur les oracles, qui inventent au réel un double et ajoutent de la vie à la vie. Je multiplierai le réel autant de fois qu’il faudra. »

Biographies

 

Jeanne Roualet (artwork, scénographie)
Jeanne Roualet est graphiste. Elle fait partie du collectif d’artistes associé au Préau (CDR de Vire). Elle a créé les identités visuelles du Préau, du Théâtre Silvia Monfort, de La Coopérative d’écriture et du Théâtre du Centaure. Elle a participé à la publication Le jeu d’histoires libres (Acte Sud) avec Enzo Cormann, Fabrice Melquiot et Pauline Sales. Son travail de graphiste se décline également en affiches, cartes postales et typographies.


Fabrice Melquiot (auteur dramatique)
D’abord acteur avec Emmanuel Demarcy-Mota, Fabrice Melquiot est l’auteur de près de 25 pièces : L’inattendu, Percolateur Blues, La semeuse (2001), Le diable en partage, Kids (2002), Autour de ma pierre il ne fera pas nuit, The ballad of Lucy Jordan (2003), Ma vie de chandelle (2004), C’est ainsi mon amour que j’appris ma blessure, Le laveur de visages, L’actrice empruntée (2004), Exeat, Je rien Te deum (2005), Marcia Hesse (2005)… Il a reçu en 2008 le Prix Théâtre de l’Académie française pour l’ensemble de son œuvre ; et il vient d'être nommé à la direction du Théâtre Am Stram Gram de Genève.


Edouard Ferlet (compositeur et interprète)
Grâce à la diversité de ses expériences, il est reconnu comme une personnalité affirmée du piano. Il se produit régulièrement dans les grands festivals et multiplie les tournées à l'étranger. En 2005, il fonde le label indépendant Mélisse qui développe un travail de mutualisation à travers plusieurs actions artistiques : productions, éditions musicales, spectacles vivants. En 2011, il remporte avec le Trio Viret, les Victoires du Jazz 2011 « Formation instrumentale de l’année », et prépare la sortie de son nouvel album en piano solo Upside Bach, les œuvres de Jean-Sebastien Bach revisitées en jazz contemporain.


Eleonor Agritt (comédienne et chanteuse)
Après une double formation de Chant Classique (CNR de Paris et Ecole Normale de Musique) et de Théâtre (Atelier Ecole Chaillot), elle intègre la Troupe du Théâtre Baroque de France (F. Soleri et J-L Martin-Barbaze). Son expérience se déploie entre théâtre et chant : opéra (La Flûte Enchantée - Festival de Gavarnie), opérette (Ta Bouche de M.Yvain, cie Les Brigands), opéra de Chambre (Stories - Siegfried Canto - Festival Numériques d’Engheins les Bains), théâtre (L’Inattendu – F. Melquiot - B. Jodorowsky), cabaret-Bouffe (Comme de bien Entendu- N. Van Parys). En 2009-10, elle a fait partie du Collectif Artistique du CDN de Vire, pour la création Hart-Emily de F. Melquiot, mise en scène de l’auteur. Titulaire du diplôme de l’institut français de Yoga, elle intervient auprès de Compagnies de Théâtre comme coach Voix Parlée - Voix Chantée, Yoga et Respiration.

Contacts et liens


Production
Mélisse
Directeur artistique, Edouard Ferlet / ed@melisse.fr / +33 (0)6 86 68 50 10
Administratrice, Jessica Régnier / jessica@melisse.fr / +33 (0)6 67 76 07 25

www.edelsound.com

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